Hommage à Robert Laffont
Au temps qui s'écoule, répond le souvenir de moments mémorables et de rencontres qui marquent une vie. Robert Laffont, qui vient de nous quitter à 93 ans le 19 mai dernier, fut un géant, « l'éditeur absolu» de cette deuxième moitié du 20e siècle.
Jeune collégien de 15 ans, je l'ai découvert en 1974, lors de la sortie de son livre intitulé « Éditeur ». Cette autobiographie d'un homme qui dévoile son parcours et les arcanes de son métier m'a profondément marqué et de nombreuses relectures ont accompagné mes études universitaires.
J'ai eu le privilège de le côtoyer quelques années plus tard lors de mon arrivée chez Interforum, distributeur qu'il avait créé avec Stock et Albin Michel. Robert Laffont avait le sens des médias et la première action de communication réunissait auteurs, éditeurs, service de presse et commerciaux dans de grandioses réunions de présentation du programme éditorial au Lutetia, superbe hôtel du 6e arrondissement, et au Chalet des Îles, l'été dans le Bois de Boulogne. On retrouve là une constante de l'homme : le goût du beau et le sens de la fête autour des livres et de leurs auteurs. Il y régnait une réelle élégance au service de l'intelligence.
Le tout Paris se souvient encore des célébrations fastueuses qui marquèrent les 50 ans de la maison en mai 1991. Sa fille Anne, alors directrice des communications, avait organisé pendant trois jours les festivités autour des fontaines qui peuplent la Place St-Sulpice où il avait déménagé sa maison d'édition 30 ans auparavant. Je retrouverai Anne Carrière, vingt ans plus tard, quand ADP reprit la distribution de sa maison au Canada.
Robert Laffont a insufflé aux entreprises qu'il a créées et aux hommes qui les animaient quelques qualités qui imposent le respect : l'audace, le génie de l'innovation, l'ouverture au monde, l'éclectisme, le goût de la réussite, la générosité envers les acteurs de la chaîne du livre : auteurs, éditeurs, représentants, libraires.
Robert Laffont fut, de tous les éditeurs français, celui qui comprit le mieux et le premier le Nouveau Monde.
Il rapporta d'un voyage d'étude aux États-Unis en 1954 le concept de la collection « Best-Sellers », qu'il déclina ensuite en une multitude d'autres collections baptisées « Réponses », « Énigmes de l'univers », « Vécu », qui accueillirent toutes d'énormes succès : Exodus, Le jour le plus long, Tout se joue avant six ans, et l'incroyable Papillon. Il devint aussi, dès le début des années 1970, le premier éditeur français à donner sa distribution aux Messageries ADP. Une relation d'affaires des plus étroites a existé pendant plus de vingt ans entre Robert Laffont et Pierre Lespérance et la fidélité lie nos deux maisons depuis plus de 40 ans.
Enfin, et sûrement le plus important, il nous laissera en héritage un fonds éditorial exceptionnel de plus de 10,000 livres et la découverte de grandes oeuvres de la littérature mondiale et francophone : Le troisième homme de Graham Green, Des souris et des hommes de Steinbeck, Le désert des Tartares de Dino Buzzati, L'Attrape-coeur de Salinger, Le Maître et Marguerite de Boulgakov, Le premier cercle de Soljenitsyne, quelques fleurons de la collection « Pavillons ». Le logo de sa maison : un dauphin portant sur son dos le poète Arion sauvé des eaux, résume assez bien, somme toute, l'exceptionnelle destinée de Robert Laffont.
Stéphane Masquida
Directeur commercial - Librairie